Précarité, paupérisation et mal-être des personnels de l’agence Erasmus+ France

Avant le confinement, nous avons réalisé une enquête sur les effets des conditions de travail des personnels de l’agence Erasmus+. Nous avons choisi de la publier aujourd’hui car le confinement, s’il a contribué à ralentir l’activité, est aussi le miroir grossissant des inégalités rendant notre enquête  – malheureusement – toujours d’actualité. Les témoignages, aussi durs qu’ils soient, sont le reflet d’une réalité amère : l’agence s’inscrit sciemment dans un système qui génère des travailleurs pauvres et les exploite jusqu’à l’épuisement.

En quelques années seulement, l’agence Erasmus+ France / Education Formation a beaucoup évolué. Pour assumer l’augmentation du budget du programme Erasmus+ (et des programmes qui l’ont précédé) et du nombre de dossiers déposés et gérés par l’agence, ses effectifs ont continuellement augmenté.

D’une soixantaine de personnes au début des années 2000, séparée sur deux sites (Bordeaux et Saint-Cloud en région parisienne), elle compte désormais plus de 130 personnes réunies à Bordeaux, quartier Belcier. Cette augmentation continue des effectifs a permis d’absorber pour partie l’augmentation de la charge de travail liée au développement de l’activité. Une autre partie l’a été par les agents eux-mêmes, individuellement : leur charge de travail n’a cessé de croître au fil des ans.

A cette augmentation de la charge de travail, clairement établie comme un risque s’ajoute une organisation du travail inadaptée. Car si les contraintes qui pèsent sur les agents augmentent continuellement (contrôles, délais, audits, indicateurs, etc.), l’organisation du travail n’a jamais permis de les soulager, bien au contraire.

Recours systématique aux procédures pour organiser les activités, mise en place d’outils numériques de la Commission européenne inadaptés, cloisonnement des tâches, perte d’autonomie, isolement progressif, turn-over excessif, etc. Les agents sont confrontés à des situations de travail générant tension, usure, sentiment d’inutilité, perte de sens. Consciencieux, ils persistent pourtant à donner de leur énergie pour que le programme Erasmus+ fonctionne, pour que tous les dossiers soient traités. Mais, désormais, ils sont de plus en plus nombreux à souffrir au travail et à vouloir quitter l’agence – si ce n’est déjà fait.

Parallèlement aux développements des risques psycho-sociaux, les conditions de vie des agents se sont continuellement dégradées. L’augmentation du coût de la vie -notamment des loyers, mais pas seulement- combinée à une politique salariale rigoriste, mène certains agents vers des difficultés financières parfois insurmontables.

Dès à présent, de nombreux agents rencontrent des difficultés au travail, comme en dehors. Et les perspectives qui leur sont offertes ne sont, malheureusement, guère favorables. Car même si le budget du programme Erasmus+ est assuré, les moyens dédiés à sa mise en œuvre ne suivront pas. De nouveau, les agents seront sollicités pour que l’agence demeure « performante » – comme l’atteste les différents audits et contrôles menés ces dernières années.

Les risques sont grands. D’abord, et essentiellement, de voir les agents, parfois déjà usés, souffrir démesurément, jusqu’à la rupture. De les voir quitter l’agence, fatigués, pour retrouver une qualité de travail et de vie meilleure ailleurs. Qu’apparaissent de nouvelles souffrances touchant des salariés de plus en plus nombreux. De sceller aussi, et définitivement, le divorce entre les valeurs déclarées du programme Erasmus+ (acquisition de compétences, développement de l’autonomie, ouverture d’esprit, meilleur avenir professionnel, etc.) et la réalité du vécu des agents, de plus en plus confrontés aux risques psycho-sociaux, à la précarité, à la paupérisation.

En 1993, les éditions du Seuil publiaient un ouvrage supervisé par Pierre Bourdieu, intitulé «La misère du monde». Y étaient décrites : la difficulté de boucler les fins de mois, la précarité engendrée par le travail intérimaire, la déception des «petits» employés, la difficulté de faire vivre le service public, etc. ; des franges de la population, laborieuses, en souffrance, mais invisibles, inaudibles, sauf de quelques témoins attentifs, sociologues ou économistes ; une France «périphérique», lointaine, socialement identifiée.

Mais aujourd’hui, il n’est plus question de périphérie. Ce cercle concentrique imaginaire s’est resserré sur tous les secteurs d’activité, sur tous les types de population, jusqu’à emprisonner des personnes que l’on croyait préservées, parmi lesquelles nous comptons une partie trop importante des salariés de l’agence Erasmus+.

Dans le cadre de son activité, le SNEFIE FO a souhaité effectuer un état des lieux de la situation des personnels de l’Agence Erasmus+ France. Tout d’abord, le syndicat s’est basé sur sa connaissance des difficultés des agents : ces derniers l’informent de leurs situations lors des permanences, ou lors d’entretiens d’individuels. Il juge aussi du climat social lors des réunions qu’il organise régulièrement avec ses adhérents et les agents. Enfin, il s’appuie sur les documents dont il dispose, comme tous les salariés de l’agence : DUERP et bilan social, notamment. Il a recensé des problématiques importantes et récurrentes, pour lesquelles il tente de fournir une analyse et des préconisations. Il y a joint des témoignages [1] pour chacune d’elles, établissant la réalité des difficultés quotidiennes de certains de nos collègues. C’est la compilation de ces éléments qu’il vous présente aujourd’hui.

Ce dossier vous est présenté en 2 parties :

Partie 1. Précarité – La situation des vacataires

Interview 1 : « Je me heurte à la vie »

Interview 2 : « Quand on m’a dit qu’on appréciait mon parcours et mes compétences j’ai pensé que ce n’était que des mots »

Partie 2. Les personnels vs une agence performante


[1] les prénoms des interviewés et tous les éléments permettant de les reconnaître ont été modifiés

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